Entretien avec Eric Vernier, spécialiste de la fraude fiscale

Enquêtes et Décryptages Nicolas Gaiardo Publié le 3 novembre 2021 à 10:24    Temps de lecture: 11 min
erci vernier
| Warning Trading

Expert de la fraude fiscale et des paradis fiscaux, Éric Vernier est consultant international et dirige l’ISCID-CO International Business School. Il vient de rédiger la préface du livre d’Alain et Eric Bocquet intitulé «Milliards en fuite, manifeste pour une finance éthique» publié en septembre 2021 aux Editions Le cherche Midi. Revenons avec lui sur le contenu de cette préface et sur les enjeux et les défis actuels de la lutte contre la cybercriminalité.

Warning Trading : Pourquoi avez-vous répondu positivement à Alain et Eric Bocquet quant à leur demande de rédiger la préface de leur livre “Milliards en fuite, manifeste pour une finance éthique”?

Eric Vernier : Tout d’abord, je ne suis pas militant communiste et j’ai répondu favorablement parce que ce sont des hommes politiques qui se sont largement impliqués depuis plusieurs années dans la question des paradis fiscaux et de l’évasion fiscale. Je trouvais cela intéressant de les encourager. De plus, n’oublions pas qu’un seul élu par parti politique s’intéresse à ce sujet! Je réponds toujours favorablement à ce type de sollicitation.

W.T. : Dans votre préface, vous indiquez que les “mafias du monde entier intègrent dans les circuits économiques des milliers de milliards de dollars issus du trafic de drogue, de la traite humaine ou encore de la cybercriminalité”. Que recouvre le terme “cybercriminalité” pour vous?

Eric Vernier : Je le prends au sens le plus large possible. La cybercriminalité touche de plus en plus les entreprises comme les ransomware ou rançongiciel avec la perte de données, le cryptage de données, des menaces et du chantage. J’inclus aussi ce qui peut être lié à l’espionnage et au piratage. J’y intègre également les fraudes aux fournisseurs et fraudes au Président dans lesquelles il y a, en amont, tout un travail d’ingénierie sociale très pointue faisant appel aux chevaux de Troie et aux virus qui permettent de rentrer dans le système d’information de l’entreprise. Il y aussi la délinquance astucieuse digitalisée et évidemment, toutes les arnaques touchant les particuliers sur Internet. Ces crimes et délits deviennent aujourd’hui centraux dans la criminalité mondiale.

W.T. : Désormais la cybercriminalité génère plus de revenus mafieux que le trafic de drogue. Qu’est-ce que cela nous dit du monde qui vient?

Eric Vernier : Dans l’école de commerce international que je dirige, nous avons, dans nos formations, de plus en plus d’approche « digitalisation » dans tous les domaines, car elle est au coeur du monde actuel, mais aussi et par conséquent de la problématique de la criminalité. Pour deux raisons d’ailleurs : l’une parce que la digitalisation ouvre de nouvelles perspectives de criminalité (travail à distance, inscription à distance, échanges financiers numérisés) et l’autre, parce qu’il existe des crimes via l’utilisation des outils digitaux. Nous sommes en face d’un changement de paradigme criminel. Comme le monde se digitalise, la criminalité se digitalise. Cela va être de plus en plus compliqué de lutter contre cette criminalité qui n’a plus de territoire et plus de réalité. Le combat va être plus complexe, mais aussi plus coûteux compte tenu de la sophistication des outils et des experts qu’il faudra mettre en place.

W.T. : La cybercriminalité est intimement liée au modèle d’un internet libertaire voire anarchique (plutôt que libéral) qui se joue des souverainetés. A quelles conditions une régulation efficace d’internet et des nouvelles technologies vous semble-t-elle possible?

Eric Vernier. : Il y a quelque chose à inventer et construire au niveau supranational. Comme les groupes criminels ne sont pas rattachés à un pays ou issus d’un territoire précis, il n’y a plus d’identification nationale. On pourrait donc imaginer que la réponse ne dépendrait d’aucun pays et d’aucune alliance entre plusieurs pays. Ce serait une instance qui serait au-dessus des souverainetés internationales. Bien sûr, le risque est d’obtenir une instance extrêmement puissante qui pourrait être dangereuse. Il faut trouver le curseur entre une instance qui pourrait aller au-delà des frontières, mais qui serait malgré tout contrôlée. C’est toute la complexité de la lutte contre la cybercriminalité. Il y a une réflexion à réaliser et extrêmement de travail avant de mettre en place une telle instance. Comme le disent les frères Bocquet « nous travaillons aujourd’hui pour nos arrières petits-enfants ».  De plus, pour des raisons diverses, les Etats et les dirigeants ne veulent pas forcément que la situation change. C’est une problématique qui va prendre beaucoup de temps. N’oublions pas que cette cybercriminalité touche aussi les intérêts de bon nombre de personnes comme nous avons pu le voir dans les montages des Panama Papers, Paradise Papers et Pandora Papers.

W.T. : Les frères Bocquet évoquent que “nous sommes à ce point de non-retour entre une société de concurrence et de solitudes numériques et une société de solidarités et de valeurs en partage”. Warning Trading combat au quotidien cette “solitude numérique” qui trompe des milliers d’investisseurs particuliers se faisant flouter par des fausses sociétés d’investissements. Selon vous, comment la France et l’Europe peuvent-elles lutter contre cette cybercriminalité financière qui réussit à opérer hors des radars?

Eric Vernier : La criminalité s’est digitalisée comme le monde et ce que vous évoquez a toujours existé. Avant, c’était par téléphone, par courrier, par fax etc…. La pyramide de Ponzi a un siècle et l’affaire Madoff est passée par là entre temps ! C’est une criminalité ancienne qui s’est modernisée. Aujourd’hui, il faut que tout le monde comprenne le fonctionnement des outils numériques et Internet. C’est vraiment une question d’éducation. C’est à l’Education nationale, aux ONG, aux associations de mettre en place des moyens pour prévenir les dangers du web. Nous sommes, à l’échelle mondiale, à la traine sur ces sujets mis à part des groupes de jeunes spécifiques qui sont à la pointe. On le voit parfaitement dans les réseaux sociaux où des sujets faux prennent une ampleur considérable compte tenu du manque d’esprit critique sur l’information et les lacunes sur le fonctionnement d’un réseau social. Nous avons en face de nous quelque chose qui a toujours existé, mais qui se démultiplie avec des utilisateurs dépassés face à l’usage de ces nouveaux outils.

W.T. : Les frères Bocquet préconisent de déconnecter les autorités de contrôle et de régulation des banques du secteur bancaire en soulignant par la même occasion que l’AMF dispose d’un budget alimenté par des taxes versées par les entités qu’elle a pour charge de contrôler. Que pensez-vous de cette proposition?

Eric Vernier : C’est le principe de ne pas être juge et parti. L’AMF a une certaine indépendance mais c’est vrai qu’il ne faut pas qu’il y ait conflit d’intérêts à partir du moment où elle est en charge de contrôler certains de ses financeurs. On pourrait imaginer un organisme indépendant des gouvernements. J’avais fait une proposition à l’époque où les frères Bocquet invoquaient la création d’une COP fiscale d’un organisme détaché des banques et des ministères et qui fédérerait des professionnels, des ONG, des experts et des politiques. Les banques pourraient cependant participer en tant qu’expert détaché. Je pense aux bénéfices de l’approche paritaire. Il ne faut pas être toujours à charge ou à décharge.

W.T. : Vous soulignez que l’argent sale global dans le monde représente 10% du PIB mondial tandis que le FMI planche sur 1% à 3% du PIB mondial. Comment expliquer cette différence?

Eric Vernier : Selon moi, nous n’intégrons pas les mêmes crimes et délits. Quand je dis plus de 10%, j’intègre les crimes et délits, y compris les fraudes fiscales. Le FMI n’intègre que l’argent noir, l’argent purement criminel représentant 3% à 4%. Quand on intègre l’argent gris, c’est-à-dire l’argent issu de la délinquance financière, on arrive à plus de 10% d’argent sale. Si on prend les principaux crimes (prostitution, trafic de drogue et d’êtres humains), on a des chiffres précis grâce aux études et aux observatoires. La cybercriminalité pour les entreprises représente, quant à elle, une perte approximative de 1200 milliards de dollars par an dans le monde. Un chiffre qui a doublé sur les cinq dernières années. Avec la pandémie, nous pensons que ce chiffre de cybercriminalité a probablement explosé avec des pertes annuelles pouvant potentiellement atteindre 1300 à 1400 milliards de dollars pour 2021.

W.T. : En 2018, lorsque vous avez répondu favorablement à une interview pour notre média en ligne, vous précisiez “Je pense d’abord que nous ne parviendrons à éradiquer la fraude fiscale et les paradis fiscaux que lorsque les citoyens prendront en main le problème, à l’image de la protection de l’environnement”. Depuis presque 4 ans maintenant, pensez-vous que les citoyens ont les moyens de prendre le “problème en main”?

Eric Vernier. : Pour moi, la seule solution viendra des citoyens. Nous avons beaucoup d’effet de manche et d’enfumage des dirigeants. Seule la pression des citoyens pourra faire bouger les choses. Ma crainte aujourd’hui, qui existait à l’époque mais qui s’amplifie, c’est que la réaction citoyenne soit assez vive et violente. Nous l’avons eue un peu avec les gilets jaunes. Nous vivons dans une société dans laquelle il y a des personnes qui doivent payer de plus en plus de taxes et en face des scandales comme Carlos Ghosn qui se dit fier de s’être échappé du Japon où il devait être jugé. Avec tout cela, selon moi, c’est une réaction collective et radicale qui risque de prendre place pour saisir le problème de la fraude fiscale et des paradis fiscaux.

Nicolas Gaiardo

Cet article a été écrit par Nicolas Gaiardo
Nicolas est un journaliste engagé dans la lutte contre les escroqueries financières et passionné du monde de la finance. "Débusqueur" des dernières arnaques astucieuses dans des produits financiers dits atypiques, il se fait un point d'honneur à vous en faire profiter.

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