Sans David Brehm-Prica, Yoopala n’en serait jamais arrivé là…

Police et Justice Philippe Miller Publié le 5 mars 2021 à 18:01    Temps de lecture: 17 min
David Prica-Brehm Brehm-Prica
Image extraite d'une interview vidéo de David Brehm lors d'un salon. Elle a été retirée depuis lors. | Warning Trading

A l’origine d’une série d’offres d’investissement dans les crèches, David Brehm-Prica, serial entrepreneur qui n’a pas laissé que des bons souvenirs chez Yoopala ou MultiDiscount.

David Brehm-Prica prêt à tout pour croître

C’est en faisant des recherches sur une offre d’investissement dans les crèches proposée par Alliance Foncière et BBH Consult, que nous avons fait la connaissance de David Brehm.

David Brehm-Prica
Extrait d’un post de David Brehm-Prica sur les réseaux sociaux en 2015

“Une fois encore les services à la personne sont un moteur pour l’économie française … et c’est tant mieux”, écrit David Brehm en avril 2015. Au même moment pourtant, l’entreprise de services à la personne qu’il dirige depuis 5 ans, Yoopala, est au bord de la faillite. Cherchez l’erreur.

David Brehm-Prica
Extrait du profil Linkedin de David Breh-Prica

Malgré ce passage difficile, Yoopala est aujourd’hui leader dans les services en ligne de garde d’enfants à domicile, sans agence physique. L’entreprise existe depuis 2000 mais c’est en 2009 que David Brehm y fait son entrée, via une société suisse, FTD International, pour “French Touch Deco”. Brehm l’avait créé avec le projet de vendre du mobilier. Ca n’est jamais arrivé. La société est restée une coquille vide. Une société-écran diront certains, administrée par un gérant de paille suisse professionnel, Olivier Koenig, rémunéré 3000 euros par an pour ça et déjà condamné pour ce genre de pratique. La société n’a pas d’activité mais l’affairisme antérieur de David Brehm semble avoir permis de remplir ses caisses.

David Brehm fait tout de suite nommer son père, Philippe Brehm, 61 ans, directeur de Yoopala. “Tradition familiale” plaidra plus tard David. Son père expliquera de son coté: “ça ne m’intéresse pas et je n’y comprends rien”. Avec une collaboratrice proche, Caroline Néel, David Brehm s’emploie à capitaliser à marche forcée une entreprise vivotante et développer un concept. Il instaure aussitôt un système de rémunération par “prix de transfert”. FTD émet des factures à Yoopala pour des prestations de marketing exécutée par David Brehm. Et Yoopala paye. Généreusement. Un ancien cadre raconte avoir estimé ces transfert à un million par an les plus belles années.

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David Brehm voit grand

Il veut aller vite et la développer à tout allure. Il cherche et trouve des investisseurs. “C’est un garçon qui a une vision stratégique, qui parle bien, qui sait grenouiller dans tous les milieux pour trouver de l’argent. De ce point de vue là il a fait le job” témoigne un cadre qui l’a cotoyé. Un avis partagé par tous ceux ceux qui ont travaillé avec lui chez Yoopala. Même par ses détracteurs. Une ambition qui le pousse malgré tout rapidement à franchir des lignes rouges.

“On me demandait de convaincre des particuliers de prendre une nounou à domicile qui serait partagée avec d’autres particuliers du quartier” raconte une ancienne employée. “Je sentais bien que légalement, on était pas trop dans les clous pour faire ça”.

D’abord entreprise de pure mise en relation entre recherche de nounous et candidats à des emplois, Yoopala se met à recruter. Massivement. Brehm dévore les dispositifs légaux qui lui permettraient de diminuer les coûts salariaux de ses nouveaux employés. Il trouve les Emplois d’Avenir, les Contrats Uniques d’Insertion ou encore l’Action de Formation Préalable au Recrutement (AFPR), un mécanisme offert par Pôle Emploi pour favoriser le financement public de formations par une entreprise contre des embauches d’au moins 6 mois. En cumulant les aides locales et nationales et en recourant à des associations, ces dispositifs permettent de faire monter la réduction du coût salarial jusqu’à 95%.

Pôle Emploi découvre bientôt que le dispositif est détourné. Les candidats ne sont peu ou pas formés et les embauches durables sont très décevantes. L’activité de Yoopala est par nature cyclique: les nounous sont recrutées au printemps, formées à l’été et placées à la rentrée. Un calendrier qui ne cadre pas toujours avec les attentes de ces dispositifs d’aide à l’emploi.

Action de Formation Préalable au Recrutement AFPR Yoopala Brehm
Description de l’AFPR par Pôle Emploi

Les emplois d’avenir de David Brehn

Quand David Brehm découvre les “emplois d’avenir”, le tout nouveau dispositif d’aide à l’emploi du gouvernement de Jean-Marc Ayrault, il croit avoir trouvé une autre martingale. Mais il va en faire un tel usage que les administrations en charge des remboursements de charges sociales bloquent les aides et creusent les déficits du groupe.

Les employés de la DIRECCTE tiquent notamment sur l’utilisation d’associations locales appelées Yoopadom, une autre branche d’activité de Yoopala, chargée des services à domicile aux personnes âgées, à coté de la garde d’enfant. Autre secteur, autre réglementation, il fallait dissocier cette branche d’activité de Yoopala en créant une autre structure entrepreneuriale. En juin 2014, premier courrier de la DIRECCTE de Marseille. Première alerte pour l’administration. En novembre 2015, un signalement de Tracfin ajoute aux soupçons pesant sur la quinzaine d’association Yoopadom, “manifestement conçue pour recevoir des subventions”.

Croissance phénoménale ou endettement abyssal?

Pour David Brehm, son bébé est simplement une entreprise 2.0 dont le taux de croissance est le même que les start-ups de la Silicon Valley, l’inspiratrice américaine de la française Sofia Antipolis, où Brehm installe justement une centaine de salariés. Trois ans avant, ils étaient encore une dizaine dans un appartement de la rue d’Antibes, à Cannes.

Croissance Yoopala Brehm
Extrait d’un support de communication utilisé à l’époque par Yoopadom pour trouver des investisseurs.

Mais Brehm est en retard d’un krach boursier. A l’époque, le dernier s’appelle “bulle internet”. Il a fait des ravages chez toutes ces grenouilles qui ont voulu se faire plus grosses que le boeuf. Brehm veut se développer en investissant massivement. La rentabilité doit venir naturellement avec les volumes d’activité visés. Le graal, c’est l’introduction en bourse. Les modèles de Brehm s’appellent Xavier Niel ou Marc Simoncini. Brehm reçoit les félicitations d’Arnaud Montebourg, alors Ministre de l’économie, du Redressement productif et du Numérique.

En interne pourtant, l’ambiance n’est pas très “start-up nation”. Brehm supporte très mal qu’on lui résiste. Il alterne le chaux et le froid. Il contrôle tout mais ne veut pas être responsable des décisions de ses subordonnés. Il alterne management “directif” et “délégatif”. Il dissimule de plus en plus difficilement que ce développement exponentiel se fait aux détriment d’une dette colossale.

Comptant sur les subventions à venir, Yoopala a embauché massivement. Mais l’administration refuse de régler les subventions. Yoopala est pris à la gorge. Pour essayer de passer sous les fourches caudines, des contrats de travail sont antidatés et des fiches de payes refaites. David Brehm exige de ses employés “des solutions”. Ces cavaliers budgétaires trompent de moins en moins de gens. Surtout, ces combines finissent par laisser des salariés sur le carreau, comme à Marseille, où la presse s’en fait l’écho.

Contrat d'avenir Yoopala Brehm
Extrait d’un article paru dans La Provence le 10 juillet 2014

Une ancienne directrice de Yoopadam raconte: “ils ont fait les choses à l’envers: d’abord embaucher en payant avec les subventions, puise se donner trois ans pour trouver l’activité”. Une autre directrice opérationnelle se souvient de l’ambiance particulière qui régnait sous sa férule chez Yoopala, et notamment des relances téléphoniques incessantes de fournisseurs peinant à se faire régler dans les temps.

Fuite en avant et cercle vicieux

En 2011, première alerte: Yoopala est en déficit de 186 000 euros. Il faut réduire le capital avant de trouver d’autres investisseurs. L’année suivante, rebelotte avec une ardoise de 326 000 euros. Dès 2012, les investisseurs se posent des questions sur la destination réelle de leurs fonds, au moment même où l’entreprise montre des difficultés à régler ses charges sociales.

Le réflexe de David Brehm est toujours le même, non pas réduire les dépenses mais trouver de l’argent frais auprès des actionnaires ou d’investisseurs extérieurs. Brehm est certes prodigue mais Yoopala est une société d’avenir, un concept innovant sur un créneau porteur. Des capital-risqueurs sont partant pour sauver la boite. Mais ils n’acceptent de remettre au pot que sous la forme d’obligations convertibles. Si Yoopala ne rembourse pas, au moins en deviendront-ils propriétaires.

De façon décalée, la stratégie de David Brehm rappelle celle d’une célèbre application de location de voiture avec chauffeur. Créée l’année où Brehm est arrivée chez Yoopala, Uber n’est toujours pas une entreprise rentable alors qu’elle est leader du marché.

C’est à cette période qu’il commence à signer d’un nom différent. Il attache à son patronyme paternel celui de sa mère, “Prica”, tantôt à droite de Brehm, tantôt du coté gauche, tantôt avec un trait d’union, tantôt sans.

Les finances plongent ? Il investit au Royaume-Uni et en Russie

En 2013, Brehm embauche sa femme, Elena Kolskova. Et l’année suivante, il l’envoie à Moscou, pour développer Yoopala en Russie.

Elena Koloskova Yoopala
Extrait du profil Facebook d’Elena Koloskova

Brehm aurait aussi tenté de développer Yoopala outre-Manche, via un trust. C’est une forme entrepreunariale surannée qui remonte aux croisades. Elle subsiste en Angleterre et dans les dépendances de la couronne où elle est surnommée “secret bancaire des anglo-saxons”.

Brehm-Prica fédération du service aux particuliers
Cette vidéo postée sur le site de la Fédération du Service aux Particuliers publiée en 2014 apparaît toujours. Mais on ne peut plus la lire, contrairement à toutes les autres

Plus Yoopala reçoit d’argent, plus il disparait, au moment même où les échéances du groupe se font de plus en plus pressantes. En 2013, une dizaine d’URSSAFs et de caisses de retraites se font connaître pour bénéficier du privilège d’être payés dans les premiers en cas de liquidation, pour un total de 166 000 euros.

Yoopala Brehm Prica URSSAF et retraite
Extrait d’un bilan comptable du groupe

25 millions de chiffres d’affaire mais 8 millions de dettes et 1,5 million de déficit

Tant et si bien qu’en septembre 2015, David Brehm-Prica demande lui-même que Yoopala face l’objet d’une procédure de sauvegarde. Un administrateur judiciaire est nommé mais Brehm continue d’envisager envers et contre tout une introduction en bourse. Il continue de réclamer toujours plus d’argent à ses investisseurs. Ces derniers se rebiffent. Sous surveillance, la société obtient des échéances du tribunal de commerce, de mois en mois.

David Brehm-Prica M_Capital Yoopala
Schéma non exhaustif du groupe Yoopala à l’époque ou David Brehm-Prica en était l’un des dirigeants-propriétaires

A propos de Yoopala, David Brehm-Prica écrit: “J’ai lancé l’entreprise seul en 2009 et je l’ai amené en 5 ans à plus de 25 millions d’euros de chiffre d’affaires annuel”. “C’est vrai. Mais avec 8 millions de dette et des pertes d’un million et demi par an” commente un témoin de l’époque.

Au Printemps 2015, l’un des prêteurs devenu actionnaire commence à s’inquiéter de ces pertes massives. Le groupe M Capital missionne un représentant chargé de comprendre pourquoi Yoopala crame l’argent frais à une telle vitesse. Jacques-Henry Piot épluche les comptes et sépare le bon grain de l’ivraie. Il impose une nouveauté: des conseils d’administration réguliers, pour surveiller l’usage fait de l’argent. Brehm perd progressivement son autonomie.

Deux procédures pénales et une condamnation à de la prison ferme

Début 2016, la justice s’impatiente. David Brehm-Prica est interdit de gestion, démis de ses fonction. Il est arrêté plusieurs jours par la police et fait l’objet de plusieurs enquêtes. Aujourd’hui encore, David Brehm reste persuadé que c’est à cause de ce placement en garde à vue qu’on a réussi à le spolier de son entreprise. Il met en cause un complot fomenté en interne par celle qui, pourtant, lui devrait tout, Caroline Néel. Il ne cesse d’expliquer autour de lui qu’il s’apprêtait justement à déposer un plan de sauvegarde qui devait lui permettre de continuer la croissance de Yoopala, de combler les pertes et surtout et d’entrer en bourse.

Confronté à des malversations financières graves, l’administrateur judiciaire a alerté le parquet. Le Procureur de la République poursuit David Brehm-Prica pour abus de bien social et détournement de fonds. L’affaire n’a pas encore été jugée, mais elle est mentionnée dans un jugement du Tribunal de commerce du 6 février 2018, qui sursoit à statuer en attendant que le tribunal correctionnel rende sa décision. Dans l’attente d’une décision définitive, David Brehm doit être présumé innocent.

Le volet “abus d’emploi aidé” de toute cette affaire s’est tenu en première instance en mars 2021 à la 11e chambre du Tribunal judiciaire de Paris. Fin mars , David Prica Brehm a été condamné a quatre ans de prison ferme assortis d’un mandat de dépôt et sa femme a deux ans de prison avec sursis. Ils ont aussitôt fait appel de cette décision qui n’est par conséquent, pas définitive. Dans cette attente, David Brehm doit donc être également présumé innocent.

“La justice prend en compte l’ampleur des dégâts causés par ce type d’infractions. C’est une vraie nuisance à toute la collectivité puisqu’on détourne des fonds publics. C’est tout un pays qui perd de la compétitivité puisqu’une fois qu’on a plus de crédit pour former les gens, c’est le pays entier qui prend” a commenté a Maître Philippe Benamou, l’avocat de l’une des parties civiles, Uniformation.

Affaire Multidiscount et chaîne de prospérité

Ces procédures pénales s’ajoutent à une autre affaire, pour des faits antérieurs à 2006 et à laquelle David Brehm-Prica est mêlée: Multidiscount. Ce site internet de vente en ligne aurait floué des milliers d’internautes pour un montant avoisinant les quatre millions d’euros en passant par des paradis fiscaux (Monaco et la Suisse) mais aussi, l’Espagne et la Grande-Bretagne. Pour ces faits, Brehm a été condamné à une peine de prison ferme en 2016, confirmée en appel en 2018. Comme si l’histoire se répétait avec Yoopala, Brehm s’était justifié devant les juges en minimisant les difficultés financières de son entreprise, allant même jusqu’à les mettre sur le compte de sa propre incarcération. Refusant de déposer le bilan, Brehm avant déjà préféré la fuite en avant au moyen d’un “système de cavalerie, le paiement de chaque nouvelle commande servant à financer l’achat des produits des commandes précédentes”. Une précipitation qui n’avait pas empêché entre temps David Brehm d’organiser aussitôt son insolvabilité. C’est à sa sortie de détention qu’il décide de racheter Yoopala.

Cette condamnation dans l’affaire MultiDiscount est aggravée par la circonstance qu’il s’agit d’une récidive. David Brehm avait déjà été condamné en 2009 à Aix-en-Provence pour avoir participé à une “chaine de prospérité” dans le sud de la France au début des années 2000.

Le groupe M Capital se porte candidat à la reprise de Yoopala. “Notre plan de cession a été retenu par le tribunal de commerce en mai 2016, et la société M. Services a été créée pour la reprise des actifs de SAP Développement (société en liquidation judiciaire à la demande du parquet depuis le mois de mars 2016, NDLR). Ce plan de reprise a concerné les titres de participations détenus par SAP développement, savoir les société YOOPALA Services et ProSAP formations. Nous avons obtenu un étalement des dettes des 2 entreprises reprises sur 10 ans et les plans de sauvegarde des 2 sociétés ont été homologués en février et avril 2016″, précise Jacques-Henry Piot.

Ces démêlées n’arrêtent pas David Brehm-Prica. Dès janvier 2016, il a déjà trouvé un emploi dans une entreprise de minicrèches, Minilions. C’est là qu’il va trouver l’inspiration pour sa prochaine aventure: Heididom, devenu Montessori Neokids, le groupe qu’il continue de diriger.

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Philippe Miller

Cet article a été écrit par Philippe Miller
Journaliste professionnel, télé et web, carte de presse n°115527, depuis 2010, spécialiste des arnaques financières, des paradis fiscaux et des mafias.

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